Enseigner aux réfugiés en Ethiopie : quand l'enseignant est lui-même un réfugié

04 Octobre 2019

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IIEP-UNESCO
A primary school student draws her future dream to become a teacher in Ethiopia.

Vers midi, dans une école primaire du camp de réfugiés de Kule, dans le district éthiopien de Gambella, un groupe d'élèves fait la queue pour le début des cours. Ils viennent d'arriver pour la seconde session de la journée. Confrontée à un grave problème de surpopulation scolaire, cette école, comme beaucoup d'autres dans tout le pays, tient des classes alternées.

"Il y a environ 164 élèves par classe et il est difficile de les gérer ", déclare le directeur. Pendant les mois chauds et secs, lorsque la température dépasse les 45 degrés, la vie en classe devient encore plus éprouvante. "Mais on y arrive parce qu'on n'a pas d'autre choix." 

Beaucoup d'élèves de cette école primaire sont des adolescents ou même des adultes. L'un d'eux est retourné à l'école à l'âge de 18 ans, et est maintenant en quatrième année. Il vit très loin de l'école et arrive parfois en retard : les enseignants lui disent alors de rentrer chez lui. Selon lui, cela lui fait manquer jusqu'à un quart des apprentissages qu'il est censé acquérir au cours d'une semaine. 

Enseigner le matin…

Dans cette école, tous les enseignants, y compris le directeur et son adjoint, sont également des réfugiés, malgré les efforts du gouvernement pour doter chaque école de professeurs éthiopiens qualifiés. Beaucoup de ces enseignants réfugiés ont fui le conflit au Soudan du Sud. Ceux qui ont les qualifications requises pour enseigner au Soudan du Sud sont techniquement aptes à le faire, mais ne sont pas familiarisés avec pas le programme scolaire éthiopien. Ils doivent également aider d'autres enseignants réfugiés qui n'ont pas encore terminé leur formation et qui ont besoin de beaucoup de soutien, tant dans les matières enseignées que dans la pédagogie. 

En Ethiopie, des élèves dessinent leur avenir 


Dans le cadre de notre recherche sur les enseignants des réfugiés, nous avons demandé à des élèves de primaire de dessiner comment ils voyaient leur avenir dans cinq ou dix ans. Médecin, enseignant ou chauffeur de voiture aux Nations Unies, découvrez les aspirations de ces élèves en suivant #NoDreamsDisplaced sur Twitter.

 

A ces difficultés s'ajoute la faiblesse du statut de la profession enseignante, à Gambella et en Ethiopie dans son ensemble. En général, les exigences d'admission sont parmi les plus faibles de toutes les professions. "On peut échouer à l'examen national", qui permet d'entrer à l'université, "et tout de même devenir instituteur", déclare un responsable régional. Malgré le statut préoccupant de la profession, de nombreux enseignants des écoles pour réfugiés et des écoles des communautés d'accueil expriment leur passion pour l'enseignement et leur désir d'aider leur communauté. Un enseignant de l'école pour réfugiés de Bambasi, dans la région de Benishangul-Gumuz, affirme : "Je suis un enseignant, donc je dois enseigner. J'ai choisi l'enseignement. Je souhaite aider ceux qui ont besoin du peu de connaissances que j'ai." 

L'école de Bambasi est confrontée aux mêmes défis que l'école de Kule. Le ratio enseignant/élèves est supérieur à cent pour un. Par conséquant, les enseignants ne savent souvent pas qui sont leurs élèves et les discussions en classe sont pratiquement impossibles, jusqu'à un tiers du temps de classe étant consacré à l'appel. Il n'y a pas non plus d'âge limite pour aller à l'école. Le directeur de l'école de Bambasi indique que certains des élèves ont entre 15 et 30 ans. Bien que ce soit au-dessus de l'âge standard de l'école primaire, cela témoigne d'une volonté inébranlable d'apprendre et de poursuivre des études. 

…étudier l'après-midi

En réalité, certains enseignants sont eux-mêmes des élèves du primaire. Dans une école à classes alternées, on peut parfois voir un enseignant réfugié enseigner dans certaines classes le matin, puis assister à d'autres classes en tant qu'élève, l'après-midi. D'autres enseignants réfugiés poursuivent activement leur formation d'enseignant. Avec le soutien d’Education Cannot Wait, des centaines d'enseignants réfugiés de Gambella et de Benishangul-Gumuz suivent des cours d'été dans les collèges régionaux de formation des enseignants (CTE) et devraient obtenir un diplôme éthiopien officiel d'enseignement dans les années à venir. 

Malheureusement, de telles initiatives ne sont pas ouvertes à tous les enseignants réfugiés, car elles sont en partie fondées sur le mérite et dépendent de la disponibilité des fonds. 

Voici quelques-uns des nombreux défis complexes auxquels sont confrontés les enseignants intervenant auprès de réfugiés et qui s’engagent en faveur de leur éducation et celle de leur communauté, où qu'ils se trouvent. 

Le saviez-vous ? L'Éthiopie abrite la deuxième plus grande population de réfugiés d'Afrique


L'Éthiopie accueille depuis longtemps des réfugiés venant de toute la région. Le pays a une politique de porte ouverte pour les réfugiés, qui inclut la protection des demandeurs d'asile. Cette politique, ainsi que la stabilité relative du pays dans un contexte de conflit et d'instabilité croissante dans la région, a entraîné une augmentation du nombre de réfugiés au cours de la dernière décennie, qui est passé de moins de 100 000 en 2008 à presqu’un million en 2018 (Banque mondiale, 2018). Alors que la population actuelle de réfugiés ne représente qu'un pour cent de la population totale en Ethiopie, les réfugiés sont concentrés dans certaines régions, comme Gambella, où ils représentent plus de 50 % de la population régionale.

 

Ces observations ont été réalisées lors de récentes missions en Éthiopie, dans le cadre de nos recherches avec Education Development Trust sur la gestion des enseignants intervenant auprès de réfugiés. L'étude de recherche, menée dans plusieurs pays, vise à fournir aux gouvernements des recommandations basées sur des données probantes concernant le développement d'un riche corps enseignant, qui puisse favoriser une éducation de qualité pour tous.