Tous les enfants ensemble à l’école : en quête d’une éducation qui tienne compte du handicap

23 Juillet 2018

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Jim Ackers and Mark Waltham at the technical round table

Les enfants porteurs d’un handicap doivent surmonter de nombreux obstacles pour avoir accès à une éducation de qualité. Dans les pays à faible revenus et à revenus moyens inférieurs, environ 40 % des enfants handicapés en âge d’être scolarisés en primaire ne vont pas à l’école, une part qui atteint 55 % dans l’enseignement secondaire de premier cycle, selon le Rapport mondial sur le handicap. Ceux qui sont scolarisés se retrouvent généralement dans des établissements spécialisés, à l’écart du système classique.

Nous nous sommes entretenus avec deux spécialistes de l’éducation au cours d’une table ronde technique co-organisée par l’IIPE-UNESCO et l’UNICEF, du 18 au 20 juillet 2018. Jim Ackers est responsable des formations à l’IIPE ; Mark Waltham est conseiller en matière d’éducation pour l’UNICEF.

 

IIPE : Jim, pourriez-vous nous expliquer d’où est venue la décision de centrer cette table ronde sur la planification d’une éducation qui tienne compte du handicap ?

Jim Ackers : L’éducation inclusive est aujourd’hui une priorité mondiale, comme le montre l’objectif de développement durable 4 relatif à l’éducation. Il s’agit tout simplement de faire en sorte que tous les enfants, peu importe leur identité, puissent apprendre côte à côte dans une même salle de classe. Rares sont les personnes qui contestent ce principe, mais dans de nombreux pays, le mettre en pratique à grande échelle (notamment dans des systèmes où les ressources sont insuffisantes) représente un défi de taille. Nous voulons aider les pays à relever ce défi en contribuant à inclure les enfants porteurs d’un handicap dans la planification du secteur éducatif et en veillant, au bout du compte, à ce que tous les enfants aient la possibilité d’apprendre ensemble. C’est une initiative fondamentale, tant du point de vue des droits humains que dans une perspective de capital humain.

Cette table ronde, qui a été précédée d’un forum en ligne de deux semaines, rassemble huit pays avec des représentants gouvernementaux, des associations de personnes handicapées et des partenaires de développement. Les participants peuvent discuter des défis qu’ils rencontrent et réfléchir aux moyens de renforcer à l’avenir la planification en faveur d’une éducation inclusive. L’idée d’organiser cette table ronde nous est venue au cours d’ateliers régionaux sur l’éducation inclusive en 2017, pendant lesquels Mark Waltham, Natasha Graham et moi-même avons commencé à parler de la possibilité de joindre les forces de l’UNICEF et de l’IIPE sur la question de l’éducation inclusive, avec un accent placé sur le handicap. Je percevais les capacités de formation de l’IIPE comme un complément essentiel de l’action de l’UNICEF et d’autres partenaires en matière de sensibilisation ainsi que sur le terrain, à l’échelle des pays. Notre décision de collaborer, à la fois sur cette table ronde technique et sur l’élaboration future de documents de formation sur l’éducation inclusive, est arrivée à point nommé étant donné que d’autres partenaires, comme le Ministère britannique du développement international (DFID), ont justement réaffirmé leur engagement à combler les besoins des personnes en situation de handicap.

 

IIPE : Au niveau mondial, le consensus est de plus en plus fort sur les avantages de l’éducation inclusive. Mark, pouvez-vous nous raconter ce qui vous a amené à vous intéresser à cette idée ?

Mark Waltham : Comme c’est trop souvent le cas chez les conseillers en éducation, je n’accordais pas une grande attention aux enfants porteurs d’un handicap. Cette omission était sans doute due dans une large mesure au fait que j’en rencontrais très rarement. Parfois, pendant une visite d’école, je voyais un enfant en béquilles au fond de la salle de classe mais la plupart du temps, ils restaient loin des yeux et donc à l’écart de notre réflexion. Je n’avais pas pris conscience du fait que cette situation était le signe d’un problème plus profond, à savoir que les enfants handicapés n’étaient pas scolarisés, souvent relégués chez eux, loin des regards, par honte ou par crainte des stigmatisations. Au fil des ans, j’avais ignoré tant d’indices que j’en suis devenu coupable de grave négligence.

 

IIPE : Quelle forme prenaient ces indices ?

Mark : Le premier date de 2006. Je travaillais pour AusAID, et nous avions préparé une note d’orientation qui indiquait que, afin de réaliser les OMD, chaque enfant devait commencer l’école cette année-là. Mais nous savions que cet objectif était irréaliste, car trop d’enfants étaient effectivement exclus des salles de classe, soit qu’il n’y ait pas d’école à proximité, soit qu’ils ne parlent pas la langue d’enseignement, soit qu’ils aient un handicap.

Le deuxième, c’était en 2010, alors que je travaillais pour le DFID. On venait de publier les chiffres officiels des taux de scolarisation pour les années de la crise économique mondiale, 2007-2008, qui montraient clairement le fléchissement des progrès remarquables accomplis depuis 2000 : 60 millions d’enfants n’étaient pas scolarisés. Cette fois encore, nous savions que nombre d’entre eux étaient handicapés, mais nous ne disposions pas de données suffisantes pour élaborer des propositions de politiques fondées sur des faits qui auraient apporté de possibles réponses à ce problème. Puis, en 2012, je me suis totalement converti au principe de l’éducation inclusive alors que je travaillais comme coordonnateur pour l’UNICEF au titre de l’Initiative mondiale en faveur des enfants non scolarisés. Nous avons reçu les résultats des premières études de pays, étayées de faits et de chiffres sur les enfants non scolarisés et les raisons de leur exclusion. Nombre de ces études concluaient que les enfants handicapés étaient systématiquement laissés pour compte, et cette fois-ci les chiffres étaient là pour le prouver.

 

IIPE : Jim, quelle évolution du concept d’éducation inclusive avez-vous constaté au cours de votre carrière ?

Jim : Avant de travailler à l’IIPE, j’étais Conseiller régional pour l’éducation pour l’Afrique de l’Est et du Sud (2010-2014) et pour l’Asie de l’Est et du Pacifique (2014-2017) auprès de l’UNICEF. Dans ce cadre, j’étais chargé de coordonner la collaboration intersectorielle sur les enfants porteurs de handicap. Au début des années 2000, on s’intéressait surtout au principe d’équité, mais l’engagement en faveur des droits des enfants handicapés était encore peu marqué. Il y avait énormément à faire en termes de données et d’analyse mais aussi de réponses concrètes à apporter à leurs besoins. La question des moyens est ici fondamentale. Tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire que des systèmes d’éducation inclusifs sont nécessaires, mais il n’y a pas de consensus sur la manière de s’y prendre dans les faits. Une partie du problème réside dans la portée de ce principe d’inclusion : il ne faut pas simplement défendre les droits des enfants handicapés mais aussi ceux d’autres groupes comme les minorités ethniques et linguistiques et les victimes de conflits, et combattre également les stéréotypes de genre. La nécessité d’être exhaustif représente cependant un défi majeur en matière de planification et de financement de l’éducation, notamment dans les pays qui manquent de ressources, car ces politiques d’éducation inclusive peuvent être compliquées à mettre en œuvre. Mais cette difficulté ne doit pas être une raison de baisser les bras : nous devons planifier de manière à ce que la concrétisation de ce principe soit progressive et chercher les meilleures façons de l’introduire dans la planification. À l’heure actuelle, le handicap est une question qui mobilise, et c’est une occasion que nous sommes prêts à saisir.

 

IIPE : La table ronde n’est pas le seul événement organisé autour de l’éducation inclusive. Quelles conclusions en tirez-vous ?

Mark : Le fait que cette table ronde technique ne soit qu’un événement parmi d’autres sur cette question est encourageant. D’ailleurs, la semaine prochaine, l’éducation inclusive sera l’un des quatre thèmes du Sommet mondial sur le handicap organisé à Londres par le DFID, le gouvernement kényan et l’International Disability Alliance. Et plus tard cette année, la Banque mondiale, USAID et l’UNICEF tiendront un événement pour l’éducation inclusive en Afrique. Toute cette attention portée à l’éducation inclusive me donne l’espoir que les millions d’enfants handicapés dans le monde, qui ont été si longtemps ignorés et mis à l’abri des regards, pourront enfin jouir de leur droit à aller à l’école et à recevoir une éducation de qualité.

Jim : Je suis d’accord, nous entrons dans une époque enthousiasmante en ce qui concerne les engagements pris en faveur des droits des personnes handicapées. Si nous consacrons à ces travaux la même énergie et montrons la même implication que celles dont font preuve certains de nos collègues lourdement handicapés, je suis certain que nous rattraperons le temps perdu et accomplirons de rapides progrès, même dans les contextes nationaux les plus difficiles.