COVID-19 : quel sera le prix à payer pour l’éducation ?

30 Mars 2020

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Photo by JOHN TOWNER on Unsplash
Photo by JOHN TOWNER on Unsplash

Alors que le monde s'accorde à reconnaître l'ampleur et la gravité de la pandémie de COVID-19, la santé de la population mondiale est actuellement une priorité, devant l’éducation. Pour les écoliers et les étudiants, la pandémie représente une perte conséquente de temps d'apprentissage : elle aura donc des répercussions sur leur scolarité mais aussi potentiellement sur leur carrière dans les années à venir. Quelles prévisions peut-on alors faire quant à l’impact financier de cette crise sur l’éducation en général ?

Selon Blandine Ledoux et Koffi Segniagbeto, spécialistes de la question des coûts et du financement de l'éducation à l'IIPE-UNESCO, respectivement à Paris et à Dakar, la crise aura un impact important à deux niveaux : 

  1. la perte des dépenses engagées dans l’éducation aussi longtemps que durera la crise, ainsi que le coût supplémentaire qui en résultera ;
  2. la baisse attendue des financements futurs pour le secteur de l'éducation. 

Ils soulignent notamment que "les inégalités mondiales en matière d'accès à l'éducation vont s'accentuer et la crise mondiale des apprentissages sera exacerbée", ce qui perturbera les progrès vers l'Objectif de développement durable (ODD 4) visant un accès pour tous à une éducation de qualité.

Quel impact la crise aura-t-elle sur  les coûts à court-terme ?

Des pertes massives dues à la fermeture des écoles : Le 31 mars 2020, 185 pays avaient fermé leurs écoles à l'échelle nationale (voir la carte de la situation de la fermeture des écoles en temps réel) et plus d’1,5 milliard d'apprenants étaient concernés. La plupart des coûts pour l'année scolaire ont déjà été engagés (les biens et services, par exemple, sont généralement achetés en début d'année scolaire ; les enseignants du secteur public toucheront un salaire malgré les fermetures). Cela signifie que ces dépenses, pour la plupart, ne se transformeront pas en apprentissage, quelle que soit la durée de fermeture des écoles. Si le cycle d'examens de 2020 ne peut pas être achevé, les dépenses de l'année entière en seront affectées. Il est impossible de dire à ce stade combien de temps durera la crise, mais si les fermetures devaient se prolonger jusqu'à la prochaine année scolaire, les pertes continueraient bien sûr à s'accumuler.

Des coûts pour atténuer les conséquences de la fermeture des écoles :
Dès que cela est possible (voir la liste des plateformes et outils d'apprentissage par pays), l’enseignement à distance prend le relais afin de limiter le temps d’apprentissage perdu. Le coût financier de cette mesure varie d'un pays à l'autre, en fonction des infrastructures existantes et du niveau de préparation à une crise de ce type. Blandine Ledoux et Koffi Segniagbeto expliquent que "la dépense supplémentaire peut être marginale pour certains pays, mais substantielle pour d'autres, représentant une charge additionnelle pour le système éducatif et/ou les familles". Les gouvernements, en particulier dans les pays à revenu élevé, pourraient également chercher à remplacer certains services scolaires (tels que les repas) par des alternatives à domicile, ce qui générerait des coûts supplémentaires. De tels facteurs devront être rapidement et correctement évalués au niveau national si nous voulons éviter de voir les inégalités en matière d'éducation s'accentuer, même à court ou moyen terme.


Quel sera l’impact à plus long terme sur le financement du secteur de l’éducation ?

Baisse dramatique des recettes publiques : 
“C'est probablement ce qui aura le plus d'impact sur le secteur de l'éducation en termes financiers", selon Blandine Ledoux et Koffi Segniagbeto, en référence à l'avertissement du Fonds monétaire international selon lequel la croissance mondiale – et partant, les recettes publiques – vont fortement diminuer en 2020. Cependant, avec autant d'inconnues à ce stade, il est difficile de prévoir de combien sera cette baisse tout comme il est impossible de prévoir ce qui se passera en 2021 - sans parler des années suivantes. Ce qui est certain, c'est que les efforts de confinement visant à stopper la propagation du virus auront un impact majeur sur l'offre et la demande mondiales et qu’un ralentissement économique majeur en résultera. Les recettes des gouvernements et donc le niveau des dépenses publiques seront largement impactés, y compris les futures dépenses liées à l’éducation.

Une moindre priorité accordée à l'éducation, au niveau national et international : 
Des mesures exceptionnelles devront être mises en place pour limiter les dommages sur l’économie et les systèmes de santé, et elles seront inévitablement coûteuses. On peut se demander si la part de l'éducation dans les dépenses publiques restera stable (les données de l'UNESCO indiquent que c'était plus ou moins le cas après la crise financière de 2008).

L'éducation pourrait être victime de la réduction des dépenses dès lors que l'argent est acheminé ailleurs.

Comme toujours, les pays à faible revenu sont les plus vulnérables et pourraient souffrir d'une offre insuffisante de services éducatifs. Par exemple, un nombre insuffisant d'enseignants entraînera une détérioration de la qualité de l'éducation, parfois déjà très insuffisante. Les pays à faible revenu seront doublement touchés en cas de réduction de l'aide publique au développement des pays à revenu élevé, qui devront de leur côté aussi réorienter leurs priorités budgétaires pour répondre à leurs besoins nationaux. On voit ainsi à quel point la pandémie actuelle de COVID-19 pourrait éloigner encore davantage les personnes les plus à risque de l’accès à une éducation de qualité et l’atteinte de l’ODD4. 

 

Que faire pour réduire les effets de cette crise sur l’éducation ? 

On ignore encore la durée et l'ampleur de la crise et il est compréhensible que l'accent soit mis actuellement sur le ralentissement de la propagation du virus. Par ailleurs, elle touchera tous les pays et chaque nation sera confrontée à des problèmes différents pendant et après la crise.

Blandine Ledoux et Koffi Segniagbeto estiment que la crise affectera de manière disproportionnée les systèmes éducatifs des pays à faible revenu : "Le risque pour les populations les plus marginalisées est énorme, et les gouvernements doivent être très attentifs à la situation dans leur pays". L’un des plus grands dangers est que l’interruption temporaire de l’apprentissage devienne permanente. De nombreux élèves risquent de ne pas retourner en classe même une fois la crise résolue, augmentant ainsi le nombre d'enfants et de jeunes non scolarisés. Les filles pourraient être davantage touchées que les garçons, avec pour conséquence de freiner les progrès réalisés dans la lutte contre les inégalités de genre.

Selon les deux experts, la crise est aussi une opportunité de tirer certaines leçons. “Elle a le potentiel de transformer l’offre de services éducatifs dans de nombreux pays, en particulier pour ce qui est de l'enseignement à distance. Les pays qui sont en mesure d'en tirer parti seront mieux préparés pour l'avenir de l'éducation au 21e siècle". Ils ajoutent que "la santé scolaire n'a jamais reçu l'attention qu'elle devrait dans les programmes éducatifs des pays en développement. Cette crise est sans aucun doute l'occasion de repenser les programmes d'enseignement pour donner à la santé scolaire la place qu'elle mérite".

Bien que les répercussions de la pandémie de COVID-19 ne soient pas encore complètement visibles, le travail de l'IIPE avec les planificateurs et les décideurs politiques se poursuivra, en s'adaptant à la situation au fur et à mesure de son évolution dans chaque pays. Le secteur de l'éducation dans le monde doit en tirer rapidement des leçons s'il veut relever efficacement ce défi sans précédent. 

 

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