Entretien : « L’éducation bilingue ne peut pas être déconnectée de l’éducation interculturelle »

24 Mai 2021

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Alexandre Laprise/Shutterstock
Enseignant indigène Uru, dans la région de Jesús de Machaca, à l’ouest de la Bolivie

Permettre aux populations indigènes d’Amérique latine de bénéficier d’une éducation inclusive et de qualité requiert une offre éducative pertinente sur le plan linguistique et culturel… et suffisamment d’enseignants qualifiés. Cet objectif est encore loin d’être atteint, en dépit de politiques éducatives plutôt favorables. L’IIPE-UNESCO Buenos Aires publie une étude comparative sur la formation des enseignants indigènes dans quatre pays : la Bolivie, la Colombie, le Mexique et le Pérou. Sylvia Schmelkes, co-auteure du rapport, répond à nos questions.

Quelles tendances observez-vous dans le champ des politiques de formation des enseignants indigènes ?

Il y deux tendances très claires en Amérique latine. D’un côté, nous observons l’intégration d’une approche interculturelle dans les programmes de formation. Ceci témoigne d’une volonté de renforcer les langues et les cultures locales, propres aux communautés indigènes.

De l’autre, les politiques cherchent à améliorer le niveau de formation des enseignants indigènes. Pendant longtemps, beaucoup s’improvisaient enseignants, sans formation de nature professionnelle ou technique, faute d’avoir le niveau requis pour suivre des études préparant au métier. Depuis le début des années 2000, davantage d’élèves indigènes vont au terme du cycle d’enseignement secondaire et peuvent donc aspirer à des parcours d’enseignement techniques, voire à des études dans le supérieur. Ces tendances ont été suivies par les politiques publiques : l’offre destinée aux enseignants indigènes et le niveau requis à l’entrée a aussi graduellement augmenté.

Comment expliquer le déficit d’enseignants indigènes formés en Amérique latine ?

Avec cette tendance à l’élévation du niveau de formation, les candidats aux carrières enseignantes sont peu nombreux. Le flux sortant d’enseignants indigènes diplômés des écoles normales, des instituts pédagogiques ou des universités est insuffisant par rapport aux besoins des marchés du travail. À cause de la mauvaise qualité d’éducation qu’ils ont eux-mêmes reçus à l’école primaire, les étudiants indigènes avancent plus lentement, échouent davantage aux examens et sont plus susceptibles d’abandonner leurs études.

Quelles stratégies envisager pour réduire la brèche ?

Il n’y a pas de réponse simple. Les pays concernés ont besoin de politiques plus intégrales et de long terme. D’une part, il s’agit de renforcer l’éducation primaire dans les communautés indigènes. Les enseignants en activité doivent pouvoir bénéficier d’une formation continue et de programmes de développement professionnel.

Tant que nous ne règlerons pas le problème de qualité de l’éducation en primaire, nous continuerons d’avoir une pénurie d’enseignants indigènes.

Par ailleurs, il est important de pouvoir compter sur des politiques linguistiques, articulées aux politiques éducatives. De nombreuses langues indigènes ne sont pas documentées, ou ne font pas l’objet d’un consensus sur l’alphabet ou la grammaire. Cela pose problème pour développer des matériels didactiques ou définir les processus de formation des enseignants. Les langues indigènes ne sont pas visibles dans les médias ni dans l’espace public. Nous pensons que les politiques linguistiques doivent encourager l’usage public de ces langues et favoriser les productions écrites : des livres, des textes techniques, scientifiques... Si au moment d’apprendre une langue, il n’y a rien à lire, c’est évidemment un problème.

Les politiques devraient en outre privilégier l’enseignement des langues indigènes comme seconde langue, puisque de nombreuses communautés indigènes ne parlent déjà quasiment plus leur langue locale. La diversité linguistique est une richesse de notre continent : nous devons préserver les langues et les renforcer. Pour y parvenir, l’éducation bilingue ne peut pas être déconnectée de l’éducation interculturelle.

A propos des auteures

Sociologue et chercheuse en éducation, Sylvia Schmelkes est vice-rectrice académique de l’université ibéro-américaine de la ville de Mexico, au Mexique. Elle a co-réalisé la recherche comparative sur les politiques de formation des enseignants indigènes avec Ana Daniela Ballesteros, également chercheuse à l’université ibéro-américaine.

 

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