L'enseignement supérieur en tant que bien commun

21 Mars 2018

Intervention de Simon Marginson, professeur en enseignement supérieur international et Directeur du Centre for Global Higher education, lors du débat stratégique de l’IIPE sur « L’enseignement supérieur, un bien commun »

L’enseignement supérieur a connu une croissance rapide ces quarante dernières années. Les inscriptions ont plus que doublé en dix ans (avec 214 millions d’étudiants en 2015 contre 100 millions en 2000), dépassant de loin le taux de croissance des populations ou des PIB dans le monde. Le financement public pour l’enseignement supérieur a accusé le contrecoup de cette hausse, et ce sont de plus en plus les étudiants et leurs famille qui doivent en assumer les frais. Aujourd’hui, un tiers environ des étudiants du supérieur sont inscrits dans des établissements privés.

Cette situation fait l’objet d’un vif débat : à qui incombent les coûts de l’enseignement supérieur ? Pour y répondre, il convient tout d’abord d’examiner ces questions clés : à qui bénéficie l’enseignement supérieur ? S’agit-il en premier lieu d’un bien public ou privé ?

Simon Marginson, professeur et Directeur du Centre for Global Higher education, s’est rendu à l’IIPE pour discuter de cette problématique dans le cadre de la série de débats stratégiques organisés par l’Institut. Le public était venu en nombre et l’analyse factuelle de M. Marginson a conduit à un débat animé avec les autres invités.

Selon un solide corpus d’études, l’individu tire nombre d’avantages de l’enseignement supérieur. En revanche, il est bien plus difficile de démontrer et mesurer les bienfaits pour la communauté, qu’ils soient économiques, sociaux ou éducatifs. M. Marginson a cependant défendu l’idée que l’enseignement supérieur débouche effectivement sur des avantages collectifs, en s’appuyant sur la notion qu’il est à la fois un bien public et un bien commun. L’appréhender comme un « bien commun » est selon lui l’approche la plus pertinente, car on comprend mieux ainsi ses atouts multiples pour la société et la communauté internationale.

Le gros du débat n’a pas porté sur cette idée de « bien commun » mais sur la notion de « bien public ». M. Marginson a fait remarquer qu’en économie, le bien public est défini comme non rival (c’est-à-dire qu’il peut être consommé sans s’épuiser) et non excluable (le consommer n’empêche personne d’autre d’y avoir accès). Dans les cas où des biens publics, comme certains types de recherche, sont sous-produits sur les marchés économiques, les investissements publics sont justifiés : il s’agit de veiller à ce que leur production contribue au bien-être global.

En revanche, certains autres biens, comme l’a expliqué M. Marginson, peuvent être vus comme publics ou privés, par exemple les postes d’enseignants et les places disponibles dans les établissements, en fonction du système dans lequel s’inscrit l’accès à l’enseignement supérieur : est-il concurrentiel et/ou stratéfié, aboutissant à des avantages différenciés pour les étudiants ? On peut approfondir la définition avec un autre sens de « public », soit « produit par l’État ». Afin d’illustrer les différentes façons d’appréhender les biens éducatifs en fonction de leur contexte, M. Marginson a commenté un graphique où figurent quatre encadrés représentant quatre situations différentes, dont deux extrêmes (l’enseignement supérieur comme marché commercial et comme démocratie sociale).

 

 

Dans de nombreux pays, les systèmes d’enseignement supérieur ont conduit à une hiérarchie en matière de débouchés professionnels : les instituts d’élite, au sommet, fournissent à leurs diplômés des avantages individuels en termes de carières et de salaires, renforçant ainsi à la stratification sociale. M. Marginson a proposé un modèle alternatif, en vertu duquel l’enseignement supérieur est envisagé comme un bien commun qui offre à un maximum de personnes des opportunités égales dans l’intérêt d’une société plus équitable, unie et axée sur les droits. Cette vision n’implique pas forcément que toutes les formes d’enseignement supérieur devraient être fournies ou financées par l’État, mais en revanche, les instituts privés devraient faire l’objet de réglementations visant à garantir qu’ils contribuent au caractère d’utilité publique de l’enseignement supérieur.

Dans le monde entier, des pays organisent leur système d’enseignement supérieur en fonction de diverses traditions et conceptions de ce qui est public et commun. M. Marginson a ainsi cité l’exemple de la République de Corée, où l’enseignement supérieur est avant tout privé mais étroitement réglementé.

M. Marginson a conclu sur l’idée que l’enseignement supérieur doit être perçu comme un bien commun mondial. Dans le contexte d’une mondialisation croissante, les instituts d’enseignement supérieur interagissent au-delà des frontières nationales et sont devenus des espaces de recherche et d’apprentissage interconnectés. Cependant, il n’existe pas d’État mondial qui se chargerait de répartir équitablement les avantages et veillerait à la production d’un bien commun véritablement planétaire. Il y a de bonnes raisons d’appeler les organisations internationales à endosser ce rôle, dans la mesure où leurs financements et leur position le permettent.

Michaela Martin, spécialiste de programme de l’IIPE en enseignement supérieur, a fait remarquer que dans ce domaine, les frontières entre privé et public sont de plus en plus fines, avec une part toujours plus importante d’investissements privés. Selon elle, si l’on veut rationaliser le débat sur l’origine des financements, il serait utile de déterminer et de mesurer plus clairement les bienfaits que procure l’enseignement supérieur, à la fois économiques, sociaux, éducatifs, et tant inviduels que collectifs. Les avantages éducatifs sont trop souvent négligés ; les étudiants apprécient leurs études supérieures non seulement parce qu’elles leur offrent de meilleurs débouchés professionnels, mais aussi parce qu’elles contribuent à leur éducation personnelle et intellectuelle.

Mme Martin a fait référence au programme Éducation 2030, dont la cible 4.3 encourage les pays à « faire en sorte que les femmes et les hommes aient tous accès dans des conditions d’égalité à un enseignement technique, professionnel ou tertiaire, y compris universitaire, de qualité et d’un coût abordable ». Cette formulation correspond clairement à une conception de l’enseignement supérieur comme bien commun mondial. L’IIPE a conduit des études à ce sujet, et Mme Martin a renvoyé l’auditoire vers le Document d’orientation GEM/IIPE intitulé « Six façons de garantir que l’enseignement supérieur ne laisse personne sur le carreau », qui propose des orientations aux pays en développement sur le mise en place de politiques équitables tant en matière d’admission que de financement.

 

 

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Présentation de Simon Marginson

 

 

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