Repenser l’avenir de la planification de l’éducation : comprendre le contexte géopolitique et social

23 Juin 2023

Cet article a été rédigé par Jacques Hallak, ancien Directeur de l’IIPE-UNESCO, et expert internationalement reconnu en matière de planification de l'éducation. Il a contribué à façonner les politiques éducatives et à promouvoir l’accès à une éducation de qualité dans le monde entier. Lors d'une entrevue exclusive à l’occasion du 60e anniversaire de l’Institut, Jacques Hallak a partagé sa réflexion sur les jalons posés par l'IIPE et sur la voie à suivre.

Les méthodes, les contenus et les modes de régulation du secteur de l’éducation sont remis en question par l’irruption des données dans tous les secteurs de la vie sociale et éducative, ainsi que par la fragilisation de la gouvernance du secteur éducatif ».

À sa création, l’une des missions essentielles de l’IIPE était d’aider les nouveaux États Membres de l’UNESCO, nouvellement indépendants, à atteindre l’objectif de scolarisation primaire universelle en planifiant leurs systèmes éducatifs. Il s’agissait de former les responsables nationaux aux techniques et méthodes de la planification de l’éducation. Les conflits Est/Ouest entre les pays occidentaux et soviétiques, ainsi que leurs alliés, ont donné lieu à des débats à l’UNESCO, notamment au sein du Conseil Exécutif, concernant la planification impérative (modèle soviétique) et la planification indicative (modèle occidental, notamment français).

La direction de l’IIPE sous Philip H. Coombs et Raymond Poignant avait pu rassurer les parties prenantes en positionnant clairement l’IIPE dans le cadre de la planification indicative et en mettant l’accent sur la formation aux méthodes (démographies, statistiques scolaires, analyse des dépenses, estimation des coûts, projections et évaluation des besoins de financement des plans d’éducation) tant pour les experts internationaux que pour les fonctionnaires nationaux. 

Reconnu dans cette expertise, l’IIPE s’est vu confier sa première responsabilité observable au niveau international : la préparation du document de travail de la conférence mondiale de l’éducation tenue à Williamsburg, en Virginie, aux États-Unis.

Interventions marquantes de l’IIPE sur le plan international

Il y en a eu de nombreuses, je me limiterai à trois :

  1. Le rapport sur la Crise Mondiale de l’Éducation eut un grand retentissement pendant plusieurs années. Il fut traduit dans de nombreuses langues et inspira les responsables politiques de nombreux pays.
  2. L’ouvrage « La mise en œuvre des politiques éducatives : rôle et méthodologie de la carte scolaire », publié dans de nombreuses langues, articula la relation entre méthodologie et mise en œuvre des politiques éducatives. Les méthodes présentées continuent d’inspirer de nombreux pays. Depuis sa parution il y a plus de 40 ans, l’IIPE n’a jamais cessé d’offrir des formations dans ce domaine.
  3. L’ouvrage  « Écoles corrompues, universités corrompues : que faire ? », également traduit dans de nombreuses langues, dépasse la distinction traditionnelle entre pays industrialisés et pays en développement. Cet ouvrage contribua à présenter sous un nouvel angle les modes de définition des politiques éducatives, l’examen des obstacles à leurs mises en œuvre et à mettre le sujet sensible de la corruption dans le champ des préoccupations de la communauté internationale.

Quelles leçons en tirer ?

Certes, les réunions et autres évènements sur l’avenir de la planification de l’éducation eurent de l’importance, mais elles n’intéressaient pratiquement que les spécialistes du domaine. En revanche, les exemples cités ci-dessus ont intéressé une plus vaste audience pour deux raisons essentielles : ils portent explicitement sur les politiques éducatives et l’action politique, et s’appuient sur la planification pour redéfinir l’agenda international.

À ce propos, j’avais suggéré à Federico Mayor Zaragoza, ancien Directeur Général de l’UNESCO, de modifier le nom de l’Institut en « Institut des politiques éducatives ». F. Mayor a accepté mais je n’ai pas pu mettre en œuvre ce changement, car tout en continuant à assurer la Direction de l’IIPE, j’ai été nommé quelques mois plus tard Directeur par intérim du Bureau international d’éducation (BIE).

  1. La première leçon est que le point de départ de la réflexion sur l’avenir de la planification et de l’IIPE devrait être un diagnostic de l’évolution du contexte mondial, politique, économique, social et culturel prenant en compte des éléments tels que l’environnement, les régimes totalitaires, etc., plutôt que les méthodes de planification.
  2. Concernant la deuxième leçon, il me semble également important de porter la réflexion sur les défis politiques qui se posent au secteur de l’éducation au niveau mondial. Certes, les questions familières de lutte contre l’analphabétisme, de lutte contre toutes les discriminations (liées aux genres, aux groupes socio-économiques, aux groupes ethniques), d’équité, d’efficacité, etc. restent plus que jamais en vigueur. Cependant, notre profession et la communauté internationale font actuellement face à un environnement d’une gravité redoutable et qui pose des défis de très grande ampleur en matière de planification de l’éducation. 

En résumé, les méthodes, les contenus et les modes de régulation du secteur de l’éducation sont remis en question par l’irruption des données dans tous les secteurs de la vie sociale et éducative, ainsi que par la fragilisation de la gouvernance du secteur éducatif est constatée même dans les pays les plus avancés de l’OCDE. Il ne s’agit plus seulement de la problématique du "top-down" (systèmes centralisés) ou du "bottom-up" (systèmes participatifs ou décentralisés).

La voie à suivre

Sur la base de ce qui précède, j’aimerais formuler trois suggestions pour l’avenir :

  • Premièrement, je suggère de mettre la question des données au centre des préoccupations de l’IIPE car elle rend caduques certaines distinctions habituelles telles que public/privé, contenus/méthodes de gestion/administration, examens-concours/autres modes de régulation, etc.
  • Deuxièmement, je suggère l’inclusion systématique de la société civile et des institutions infra-étatiques, notamment les villes, aux côtés des partenaires habituels de l’IIPE tels que les gouvernements et les agences d’aide et de coopération.
  • Enfin, une Conférence Mondiale sur la Crise de l’Éducation en 2025 devrait être organisée avec des représentants spécialisés dans l’immense question des données, y compris des entreprises privées.